« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages, et puis a retrouvé après maintes traversées, le pays des vertes années… »
Par où commencer pour terminer ? Il y a un an et demi de cela, j’obtenais mes premiers shekels au guichet d’un bureau de change de l’aéroport de Genève. Un stage au Jérusalem Post et une année à l’Université du Rosario plus tard, l’heure est à la conclusion. Une conclusion israélo-colombienne. A priori aucun lien entre le quartier hiérosolomytain de Mahane Yehuda et celui de la Candelaria à Bogota et pourtant ils resteront les symboles de quelques mois de vie sous d’autres latitudes.
Une conclusion en trois parties dignes du plan de dissertation formaté d’un étudiant en Science Politique. Conclusion qui sera successivement celle de l’étudiant stagiaire, puis celle du voyageur expatrié avant que n’intervienne celle de l’étudiant-stagiaire-voyageur-expatrié. Thèse, antithèse, synthèse…
Fin d'après-midi ensoleillée sur la Candelaria, une chose rare.
L’étudiant-stagiaire.
J’ai appréhendé l’activité journalistique dans un cadre particulièrement intéressant. Après cela il sera difficile de couvrir les Fêtes de la charrue et les accidents d’autocars scolaires sur des routes départementales. Journalisme intéressant je pratiquerai ou autre profession j’exercerai. Berger à Autrans, menuisier dans les Balkans ou alpiniste au Kirghizstan, ce ne sont pas les idées qui manquent.
Tout dans cette première expérience journalistique m’aura convaincu. Y a t’il beaucoup de professions qui tolèrent un arrêt de travail d’une heure ou deux dans le seul but de débattre de la nouvelle qui vient de tomber le matin même. Ce débat, peut-être, jamais n’apparaitra dans les colonnes du journal et pourtant les journalistes de la rédaction se seront permis de lever la tête de leur écran pour le faire exister. Une profession partiellement épargnée par la logique commerciale.
Rendre compte, témoigner, constater, écrire… voilà qui pourrait occuper quelques années de vie professionnelle. Si le paramètre voyage pouvait figurer dans la liste, alors je ne pourrais qu’approuver. Se profile ainsi un idéal à base de presse écrite et d’international. Et si je n’y parviens pas, je pourrais toujours écrire en sifflant l’internationale…
L’étudiant quant à lui, après 20 ans de scolarité dans le système public français aura eu l’occasion de connaître l’enseignement privé ultra élitiste d’un pays du tiers-monde. Difficile avec pareils antécédents de ne pas critiquer. Des différences il y en a beaucoup, des avantages peu, à mon sens. Du personnel souriant, des toilettes propres… la qualité des cours, sans être médiocre, n’ayant rien d’exceptionnelle, il faut bien justifier les 12000 dollars de frais d’inscription annuels.
Professeurs comme camarades étudiants, l’accueil aura été irréprochable, enthousiaste. Les examens auront été très accessibles, peut-être trop, du fait d’un statut d’étudiant étranger. Le contenu des cours aura été intéressant, différent, en relations avec la région. Et ce parce que J’ai préféré étudier l’histoire du Venezuela ou la vie politique colombienne, d’aucune utilité professionnelle, plutôt que les grandes théories des relations et de la coopération internationale, d’aucune utilité tout court. D’aucune utilité si ce n’est faire rêver les étudiants voyageurs qui ne jurent que par les métiers de la coopération, comme un poussin d’un club de province rêve de devenir footballeur professionnel.
Un fait marquant au Rosario, la propension des étudiants et des professeurs à critiquer la vie politique et la mentalité colombienne. Parfois même un sentiment de honte à l’égard des agissements de leur gouvernement ou de leurs compatriotes. A l’inverse, d’autres pays, d’autres cultures seront présentés comme plus civilisés, plus avancés. Une tendance à s’exclure d’une communauté à laquelle ils appartiennent qui peut surprendre. Leurs vacances se passent en Floride, leurs modèles sont américains ou européens. Une forme d’ « occidentophilie » de l’élite financière et culturelle qui, à mon avis, nuit plus qu’elle ne rend service à l’amélioration de la situation du pays.
De rares profs le remarquent, le dénoncent, indignés de constater que les lycéens colombiens étudient davantage la Révolution Française que la colonisation espagnole, agacés que les étudiants aisés fréquentent davantage New York et Paris que Quito et Caracas.
Frontière israélo-egyptienne, la paix selon Camp David.
Le voyageur
S’attribuer le titre de voyageur c’est un peu comme ceux qui s’autoproclament intellectuel, c’est d’une prétention monstrueuse. Mais passons sur ce manque d’humilité pour évoquer l’aspect voyage et vie d’expatrié.
Voyager, c’est le terme générique, mais le tourisme n’a rien à voir avec le fait de séjourner à l’étranger pour quelques autres raisons que ce soit. Le touriste voit ce que les habitants du pays qu’il visite ont décidé de lui faire voir. Celui qui séjourne voit ce que la raison de sa présence implique qu’il voit. Le touriste observe, le résident participe. J’ai été les deux et je veux continuer à être les deux.
Paradoxalement j’exècre la dimension matérielle du voyage, trouver un lieu où dormir, un coin pour manger, un moyen de se déplacer m’a toujours terriblement fait chier. Malheureusement la maladie dont je suis atteint, une forme de curiosité aigüe, m’impose cet inconfort matériel. Le désert jordanien et l’altiplano péruvien valant tous les dortoirs miteux de toutes les auberges de jeunesse pourries.
Le voyage sans les contraintes existe me direz-vous, une American Express, un maillot de bain et les Maldives sont à portée de main. Sauf qu’une semaine dans un bungalow en palmes tressées ne devrait pas pouvoir prétendre au titre de voyage.
« Il faut choisir, se reposer ou être libre » aurait dit Thucydide. Partir en voyage pour se reposer ne serait ainsi que le fait de touristes asservis.
Voyager ce n’est pas facile, c’est contraignant et fatiguant. L’argument financier de la majorité des sédentaires ne tient pas, le confort que leur procure leur mode de vie est certainement plus explicatif de leur sédentarité. On a toujours le choix entre un écran plasma et un aller-retour pour Bogotá.
Si je veux voir les geysers du Yellowstone et l’archipel du Spitzberg, si je veux parcourir le Yukon et traverser le cratère du Ngogoro, si je veux ramer sur le lac Baïkal et grimper la face Nord de l’Eiger il suffira que je m’en rappelle lorsque je trainerai dans les allées d’un Darty de banlieue.
Dans la langue islandaise, l’insulte suprême signifie : « celui qui ne voyage pas, celui qui reste chez lui »
Porteurs en route pour l'Alpamayo.
L’expatriation n’est pas le tourisme, demeurer dans la durée dans une contrée lointaine implique d’autres difficultés et avantages. On ne choisit pas pleinement de s’expatrier, il faut une raison pour résider à l’étranger. Et c’est cette raison qui détermine le type de relations que l’on entretiendra avec la société dans laquelle on vivra.
Il me paraît malhonnête de résider une vie entière dans un demi million de km2, ce serait un peu comme ne savoir ni lire, ni écrire, ne connaitre, proportionnellement à la superficie des terres émergées, qu’un 1/278éme des paysages, des cultures, des habitudes, des modes de vie de la planète. Tous les reportages d’Arte, tout passionnants qu’ils soient, ne suffisent pas.
L’expatrié fréquente les supermarchés, les transports en commun, les bureaux de postes, les librairies, les bibliothèques, les universités, les salles de sports, les bistrots de la société dans laquelle il vit. Ce qui est parfois bien plus intéressant qu’une visite du Machu Picchu.
La vie d’expatrié c’est aussi s’acheter un éclair ou un pain au chocolat dans une pâtisserie française. C’est faire partie d’une minorité, bien que privilégiée, celle de la communauté française en l’occurrence. L’expérience du statut minoritaire, bien que temporaire n’étant pas inutile dans une vie.
L’étudiant-stagiaire-voyageur-expatrié
Etant donné que la bêtise consiste à vouloir conclure, voici en vrac, quelques réflexions bêtes et conclusives :
Vanité, prétention, cynisme, naïveté, jugements hâtifs et intolérants, le tout agrémenté de centaines de fautes d’orthographe, d’une flopée de maladresses syntaxiques et de quelques approximations littéraires, auront été présents dans chacun des articles publiés je l’espère. Ecrire sans prendre partie, autant bouffer des orties…
Certains auront apprécié, d’autres détesté, certains m’auront fait part de leur avis, d’autres se seront tus. Certains m’auront félicité sincèrement, je les en remercie, d’autres moins sincèrement, je les remercie aussi.
« Tu parles trop de toi », « t’es réflexions gauchisantes sont navrantes de naïveté », « ta misanthropie te perdra » « tu écris bien mais comment peux-tu faire autant de fautes » sont quelques uns des griefs qui seront parvenus jusqu’à moi. Les rendre publics est une forme de fausse modestie, les propos laudatifs ayant été majoritaires en nombre.
Aller faire un tour en Israël et en Colombie c’est l’occasion de rencontrer deux des grands fléaux auxquels l’humanité doit faire face, la connerie et la misère. La connerie de juifs ultra-orthodoxes qui couvrent les façades de leurs maisons de banderoles aux slogans antisionistes. La misère des mendiants jonchant, à demi conscient, les rues de Bogota, shootés au basuco et dans un état de décrépitude physique avancée, ils errent.
La connerie de miliciens et de guérilléros luttant archaïquement depuis des lustres. La misère de bédouins perdus au milieu d’une Judée-Samarie désertique et assoiffé du peu d’eau dont ils disposent, par de fanatiques colons.
Dans "Rabbi Jacob", c'est marrant, dans la réalité c'est flippant.
Un échange universitaire en Colombie, et peut-être partout ailleurs d’ailleurs, c’est aussi réjouissances collectives, biture express et rails de coke, de ce côté là, peu intéressé, j’aurais manqué d’assiduité. Pour certains ce sera l’occasion d’une émancipation personnel, de se débarrasser d’une ringardise tenace moyennant quelques prouesses narcotiques, évacuer des complexes de toujours grâce à la permissivité de l’éloignement et au regard bienveillant de locaux attirés par l’exotisme européen, d'autres encore auront goûté à la prétendue liberté des saltimbanques…
Pour certains la Colombie restera certainement un alibi à vie pour futurs réactionnaires sédentaires. Dont je serai peut-être mais sans l’alibi.
Si je souhaite éviter à long terme un quotidien casanier évoqué plus haut, c’est à cela que j’aspire aujourd’hui. Sans doute un effet secondaire de l’expatriation. Trop d’inconnu, trop de spectaculaire et vous ne rêvez plus, à court terme, que d’une routine provinciale et ennuyeuse. Sans doute une overdose d’exotisme.
Bien peu m’aura manqué mais quand le premier voisin a toujours été lointain, la salsa bruyante et dominicale du clampin d’en face agace. Une vie urbaine n’est envisageable que si un refuge isolé demeure immuablement à disposition. Mon pays quant à lui ne m’aura guère fait défaut, piètre patriote que je suis. Je n’en dirais pas autant de mon fief bourbonnais.
47°C à l’ombre dans le désert du Néguev et des gouttes de pluie d’un demi litre dans les Andes colombiennes, tempéré de nature, je ne me plais que dans une nature tempérée, Israël comme la Colombie, je peux y séjourner mais jamais je n’y vivrai, pays trop sec ou trop humide, manque de verdure ou manque de saisons, que de futiles considérations…
Devenir un citoyen tout-terrain, voilà ce que permet ce genre d’expérience en terres lointaines. Des ruelles de Mea Shearim aux boites à salsa de Bogota, quelque soit l’environnement, la culture, le dialecte et les mœurs, celui qui voyage acquiert l’aisance du citoyen tout-terrain, celui qui s’adapte, observe, tolère tout en restant critique, toujours.
Malheureusement pour l’idée d’union des peuples et de gouvernance mondiale, être un citoyen tout-terrain ne se résume pas à mettre un boubou pour visiter la Casamance, exercice dans lequel excellent chefs d’état et blaireaux du monde entier. Ce n’est pas non plus faire une partie de tejo en buvant une Aguila dans un bled colombien, bien que cela s’en rapproche davantage, c’est bien plus contraignant, c’est renoncer à de confortables habitudes et préjugés…
Aux « Qu’est-ce que j’irais foutre là-bas, je suis très bien chez moi… », le citoyen tout-terrain répond « Parce que tu es très bien chez toi, tu te dois d’aller voir ce qui se passe là-bas… »
Seule limite à ce statut, l'intégration pleine et entière, le citoyen tout-terrain n'est qu'un observateur de passage, son incorporation aux sociétés qu'il fréquente demeure superficielle et son attachement à ses origines est indépassable. Son entourage remarquera ainsi chez lui l'absence de nostalgie le moment venu de quitter une contrée fréquentée sur la durée. Une forme de détachement perçue comme de l'ingratitude à l'égard de cette même contrée. il n'en n'est rien. Si jamais il ne vivra ailleurs, jamais il ne cessera d'aller voir ailleurs.
L'exception qui confirme la règle, Bogota est une ville grise.
Attention, d'ici quelques lignes ce blog prendra fin, sa raison d’être ayant été ma présence en terres étrangères, mon retour en France sans projet immédiat d’un nouveau départ signifie donc l’arrêt de son activité. Le caractère provisoire ou non de cette fin dépendra de ma situation future, le moindre dépassement de frontière pouvant signifier la reprise des hostilités sur DeJerusalemaBogota…
… Un voyage, c’est comme une saison d’alpage, la première montée au chalet est aussi agréable que la dernière descente. Le premier avion a la saveur de l’inconnu, le dernier a le confort du retour. Quand vous y êtes vous ne rêvez que d’en revenir, une fois rentré votre seul souhait est d’y retourner…
J’ai aimé écrire et j’ai aimé être lu, merci aux assidus !
Allez, j’ai un avion à prendre, Salut et Fraternité !
« Viajar es regresar… » Gabriel García Marquez.
