Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 05:38

 

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages, et puis a retrouvé après maintes traversées, le pays des vertes années… »


Par où commencer pour terminer ? Il y a un an et demi de cela, j’obtenais mes premiers shekels au guichet d’un bureau de change de l’aéroport de Genève. Un stage au Jérusalem Post et une année à l’Université du Rosario plus tard, l’heure est à la conclusion. Une conclusion israélo-colombienne. A priori aucun lien entre le quartier hiérosolomytain de Mahane Yehuda et celui de la Candelaria à Bogota et pourtant ils resteront les symboles de quelques mois de vie sous d’autres latitudes.

 

Une conclusion en trois parties dignes du plan de dissertation formaté d’un étudiant en Science Politique. Conclusion qui sera successivement celle de l’étudiant stagiaire, puis celle du voyageur expatrié avant que n’intervienne celle de l’étudiant-stagiaire-voyageur-expatrié. Thèse, antithèse, synthèse…

 

IMG 0119

Fin d'après-midi ensoleillée sur la Candelaria, une chose rare.

 

L’étudiant-stagiaire.

 



J’ai appréhendé l’activité journalistique dans un cadre particulièrement intéressant. Après cela il sera difficile de couvrir les Fêtes de la charrue et les accidents d’autocars scolaires sur des routes départementales. Journalisme intéressant je pratiquerai ou autre profession j’exercerai. Berger à Autrans, menuisier dans les Balkans ou alpiniste au Kirghizstan, ce ne sont pas les idées qui manquent.

 

Tout dans cette première expérience journalistique m’aura convaincu. Y a t’il beaucoup de professions qui tolèrent un arrêt de travail d’une heure ou deux dans le seul but de débattre de la nouvelle qui vient de tomber le matin même. Ce débat, peut-être, jamais n’apparaitra dans les colonnes du journal et pourtant les journalistes de la rédaction se seront permis de lever la tête de leur écran pour le faire exister. Une profession partiellement épargnée par la logique commerciale.

 

Rendre compte, témoigner, constater, écrire… voilà qui pourrait occuper quelques années de vie professionnelle. Si le paramètre voyage pouvait figurer dans la liste, alors je ne pourrais qu’approuver. Se profile ainsi un idéal à base de presse écrite et d’international. Et si je n’y parviens pas, je pourrais toujours écrire en sifflant l’internationale

 

L’étudiant quant à lui, après 20 ans de scolarité dans le système public français aura eu l’occasion de connaître l’enseignement privé ultra élitiste d’un pays du tiers-monde. Difficile avec pareils antécédents de ne pas critiquer. Des différences il y en a beaucoup, des avantages peu, à mon sens. Du personnel souriant, des toilettes propres… la qualité des cours, sans être médiocre, n’ayant rien d’exceptionnelle, il faut bien justifier les 12000 dollars de frais d’inscription annuels.

 

Professeurs comme camarades étudiants, l’accueil aura été irréprochable, enthousiaste. Les examens auront été très accessibles, peut-être trop, du fait d’un statut d’étudiant étranger. Le contenu des cours aura été intéressant, différent, en relations avec la région. Et ce parce que J’ai préféré étudier l’histoire du Venezuela ou la vie politique colombienne, d’aucune utilité professionnelle, plutôt que les grandes théories des relations et de la coopération internationale, d’aucune utilité tout court. D’aucune utilité si ce n’est faire rêver les étudiants voyageurs qui ne jurent que par les métiers de la coopération, comme un poussin d’un club de province rêve de devenir footballeur professionnel.

 

Un fait marquant au Rosario, la propension des étudiants et des professeurs à critiquer la vie politique et la mentalité colombienne. Parfois même un sentiment de honte à l’égard des agissements de leur gouvernement ou de leurs compatriotes. A l’inverse, d’autres pays, d’autres cultures seront présentés comme plus civilisés, plus avancés. Une tendance à s’exclure d’une communauté à laquelle ils appartiennent qui peut surprendre. Leurs vacances se passent en Floride, leurs modèles sont américains ou européens. Une forme d’ « occidentophilie » de l’élite financière et culturelle qui, à mon avis, nuit plus qu’elle ne rend service à l’amélioration de la situation du pays.

 

De rares profs le remarquent, le dénoncent, indignés de constater que les lycéens colombiens étudient davantage la Révolution Française que la colonisation espagnole, agacés que les étudiants aisés fréquentent davantage New York et Paris que Quito et Caracas.

 

Photo0542

Frontière israélo-egyptienne, la paix selon Camp David.

 

Le voyageur



S’attribuer le titre de voyageur c’est un peu comme ceux qui s’autoproclament intellectuel, c’est d’une prétention monstrueuse. Mais passons sur ce manque d’humilité pour évoquer l’aspect voyage et vie d’expatrié.

 

Voyager, c’est le terme générique, mais le tourisme n’a rien à voir avec le fait de séjourner à l’étranger pour quelques autres raisons que ce soit. Le touriste voit ce que les habitants du pays qu’il visite ont décidé de lui faire voir. Celui qui séjourne voit ce que la raison de sa présence implique qu’il voit. Le touriste observe, le résident participe. J’ai été les deux et je veux continuer à être les deux.

 

Paradoxalement j’exècre la dimension matérielle du voyage, trouver un lieu où dormir, un coin pour manger, un moyen de se déplacer m’a toujours terriblement fait chier. Malheureusement la maladie dont je suis atteint, une forme de curiosité aigüe, m’impose cet inconfort matériel. Le désert jordanien et l’altiplano péruvien valant tous les dortoirs miteux de toutes les auberges de jeunesse pourries.

 

Le voyage sans les contraintes existe me direz-vous, une American Express, un maillot de bain et les Maldives sont à portée de main. Sauf qu’une semaine dans un bungalow en palmes tressées ne devrait pas pouvoir prétendre au titre de voyage. 

« Il faut choisir, se reposer ou être libre » aurait dit Thucydide. Partir en voyage pour se reposer ne serait ainsi que le fait de touristes asservis.

 

Voyager ce n’est pas facile, c’est contraignant et fatiguant. L’argument financier de la majorité des sédentaires ne tient pas, le confort que leur procure leur mode de vie est certainement plus explicatif de leur sédentarité. On a toujours le choix entre un écran plasma et un aller-retour pour Bogotá.

 

Si je veux voir les geysers du Yellowstone et l’archipel du Spitzberg, si je veux parcourir le Yukon et traverser le cratère du Ngogoro, si je veux ramer sur le lac Baïkal et grimper la face Nord de l’Eiger il suffira que je m’en rappelle lorsque je trainerai dans les allées d’un Darty de banlieue.

 

Dans la langue islandaise, l’insulte suprême signifie : « celui qui ne voyage pas, celui qui reste chez lui »

 

SNB18077.JPG

Porteurs en route pour l'Alpamayo.

 

L’expatriation n’est pas le tourisme, demeurer dans la durée dans une contrée lointaine implique d’autres difficultés et avantages. On ne choisit pas pleinement de s’expatrier, il faut une raison pour résider à l’étranger. Et c’est cette raison qui détermine le type de relations que l’on entretiendra avec la société dans laquelle on vivra.

 

Il me paraît malhonnête de résider une vie entière dans un demi million de km2, ce serait un peu comme ne savoir ni lire, ni écrire, ne connaitre, proportionnellement à la superficie des terres émergées, qu’un 1/278éme des paysages, des cultures, des habitudes, des modes de vie de la planète. Tous les reportages d’Arte, tout passionnants qu’ils soient, ne suffisent pas.

 

L’expatrié fréquente les supermarchés, les transports en commun, les bureaux de postes, les librairies, les bibliothèques, les universités, les salles de sports, les bistrots de la société dans laquelle il vit. Ce qui est parfois bien plus intéressant qu’une visite du Machu Picchu.

 

La vie d’expatrié c’est aussi s’acheter un éclair ou un pain au chocolat dans une pâtisserie française. C’est faire partie d’une minorité, bien que privilégiée, celle de la communauté française en l’occurrence. L’expérience du statut minoritaire, bien que temporaire n’étant pas inutile dans une vie.

 

L’étudiant-stagiaire-voyageur-expatrié


 

Etant donné que la bêtise consiste à vouloir conclure, voici en vrac, quelques réflexions bêtes et conclusives :

Vanité, prétention, cynisme, naïveté, jugements hâtifs et intolérants, le tout agrémenté de centaines de fautes d’orthographe, d’une flopée de maladresses syntaxiques et de quelques approximations littéraires, auront été présents dans chacun des articles publiés je l’espère. Ecrire sans prendre partie, autant bouffer des orties…

 

Certains auront apprécié, d’autres détesté, certains m’auront fait part de leur avis, d’autres se seront tus. Certains m’auront félicité sincèrement, je les en remercie, d’autres moins sincèrement, je les remercie aussi.

 

« Tu parles trop de toi », « t’es réflexions gauchisantes sont navrantes de naïveté », « ta misanthropie te perdra » « tu écris bien mais comment peux-tu faire autant de fautes » sont quelques uns des griefs qui seront parvenus jusqu’à moi. Les rendre publics est une forme de fausse modestie, les propos laudatifs ayant été majoritaires en nombre.

 


 

Aller faire un tour en Israël et en Colombie c’est l’occasion de rencontrer deux des grands fléaux auxquels l’humanité doit faire face, la connerie et la misère. La connerie de juifs ultra-orthodoxes qui couvrent les façades de leurs maisons de banderoles aux slogans antisionistes. La misère des mendiants jonchant, à demi conscient, les rues de Bogota, shootés au basuco et dans un état de décrépitude physique avancée, ils errent.

 

La connerie de miliciens et de guérilléros luttant archaïquement depuis des lustres. La misère de bédouins perdus au milieu d’une Judée-Samarie désertique et assoiffé du peu d’eau dont ils disposent, par de fanatiques colons.

 

P6170144-copie-1

Dans "Rabbi Jacob", c'est marrant, dans la réalité c'est flippant.

 


 

Un échange universitaire en Colombie, et peut-être partout ailleurs d’ailleurs, c’est aussi réjouissances collectives, biture express et rails de coke, de ce côté là, peu intéressé, j’aurais manqué d’assiduité. Pour certains ce sera l’occasion d’une émancipation personnel, de se débarrasser d’une ringardise tenace moyennant quelques prouesses narcotiques, évacuer des complexes de toujours grâce à la permissivité de l’éloignement et au regard bienveillant de locaux attirés par l’exotisme européen, d'autres encore auront goûté à la prétendue liberté des saltimbanques…

 

Pour certains la Colombie restera certainement un alibi à vie pour futurs réactionnaires sédentaires. Dont je serai peut-être mais sans l’alibi.

 


 

Si je souhaite éviter à long terme un quotidien casanier évoqué plus haut, c’est à cela que j’aspire aujourd’hui. Sans doute un effet secondaire de l’expatriation. Trop d’inconnu, trop de spectaculaire et vous ne rêvez plus, à court terme, que d’une routine provinciale et ennuyeuse. Sans doute une overdose d’exotisme.

 

Bien peu m’aura manqué mais quand le premier voisin a toujours été lointain, la salsa bruyante et dominicale du clampin d’en face agace. Une vie urbaine n’est envisageable que si un refuge isolé demeure immuablement à disposition. Mon pays quant à lui ne m’aura guère fait défaut, piètre patriote que je suis. Je n’en dirais pas autant de mon fief bourbonnais.

 

47°C à l’ombre dans le désert du Néguev et des gouttes de pluie d’un demi litre dans les Andes colombiennes, tempéré de nature, je ne me plais que dans une nature tempérée, Israël comme la Colombie, je peux y séjourner mais jamais je n’y vivrai, pays trop sec ou trop humide, manque de verdure ou manque de saisons, que de futiles considérations… 

 


 

Devenir un citoyen tout-terrain, voilà ce que permet ce genre d’expérience en terres lointaines. Des ruelles de Mea Shearim aux boites à salsa de Bogota, quelque soit l’environnement, la culture, le dialecte et les mœurs, celui qui voyage acquiert l’aisance du citoyen tout-terrain, celui qui s’adapte, observe, tolère tout en restant critique, toujours. 

 

Malheureusement pour l’idée d’union des peuples et de gouvernance mondiale, être un citoyen tout-terrain ne se résume pas à mettre un boubou pour visiter la Casamance, exercice dans lequel excellent chefs d’état et blaireaux du monde entier. Ce n’est pas non plus faire une partie de  tejo en buvant une Aguila dans un bled colombien, bien que cela s’en rapproche davantage, c’est bien plus contraignant, c’est renoncer à de confortables habitudes et préjugés…

 

Aux « Qu’est-ce que j’irais foutre là-bas, je suis très bien chez moi… », le citoyen tout-terrain répond « Parce que tu es très bien chez toi, tu te dois d’aller voir ce qui se passe là-bas… »


Seule limite à ce statut, l'intégration pleine et entière, le citoyen tout-terrain n'est qu'un observateur de passage, son incorporation aux sociétés qu'il fréquente demeure superficielle et son attachement à ses origines est indépassable. Son entourage remarquera ainsi chez lui l'absence de nostalgie le moment venu de quitter une contrée fréquentée sur la durée. Une forme de détachement perçue comme de l'ingratitude à l'égard de cette même contrée. il n'en n'est rien. Si jamais il ne vivra ailleurs, jamais il ne cessera d'aller voir ailleurs.

 

IMG 0049

L'exception qui confirme la règle, Bogota est une ville grise.



 

Attention, d'ici quelques lignes ce blog prendra fin, sa raison d’être ayant été ma présence en terres étrangères, mon retour en France sans projet immédiat d’un nouveau départ signifie donc l’arrêt de son activité. Le caractère provisoire ou non de cette fin dépendra de ma situation future, le moindre dépassement de frontière pouvant signifier la reprise des hostilités sur DeJerusalemaBogota…


… Un voyage, c’est comme une saison d’alpage, la première montée au chalet est aussi agréable que la dernière descente. Le premier avion a la saveur de l’inconnu, le dernier a le confort du retour. Quand vous y êtes vous ne rêvez que d’en revenir, une fois rentré votre seul souhait est d’y retourner…

 

J’ai aimé écrire et j’ai aimé être lu, merci aux assidus !

 

Allez, j’ai un avion à prendre, Salut et Fraternité !

 

« Viajar es regresar… » Gabriel García Marquez.

Par Maxime
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Vendredi 21 octobre 2011 5 21 /10 /Oct /2011 03:53

 

« Parfois personne ne passe par ici pendant une vingtaine de jours...» dixit le gardien de la Cabaña de la Pintada. On ne saurait mieux résumer la Sierra Nevada del Cocuy…

 

Le massif du Cocuy se mérite, à peine 250 kilomètres au Nord de Bogota, mais 12 heures de bus sur une route qui n’est que très partiellement goudronnée. Résultat, à 3h du matin alors que le même vallenato tourne en boucle à la radio, les passagers font des bonds de 20 cm à chaque ornière. Difficile de trouver le sommeil dans ces conditions.

 

6h du matin, arrivée dans le village d’El Cocuy, il s’agit de grimper dans la bétaillère du Lechero avant qu’il ne parte faire sa tournée de collecte du lait auprès des paysans de la région. Après une heure et demi de piste, calé entre deux bartoles, je descends au croisement qui mène vers l’entrée du massif. Là, à 3800m d’altitude, au milieu de nulle part, dans le brouillard, une quinzaine de soldat de l’armée colombienne s’emmerde prodigieusement…

 

      IMG 0233

 

Depuis sa cahute, le fonctionnaire du Parc National me déconseille d’aller bivouaquer là où j’en avais l’intention, au bord d’un lac, dans la partie Est du massif, 6h de marche plus loin. Période électorale oblige, les insurgés sont susceptibles de refaire parler d’eux, or les sentiers du Cocuy sont un potentiel point de passage entre les llanos (plaines de l’Est colombien) et l’intérieur du pays. Ces moustachus aux surnoms ridicules ont toujours préféré les hauts plateaux déserts et les forêts profondes plutôt que les tribunes et les amphithéâtres pour plaider leur cause. Une stratégie qui donne lieu à d’étranges situations.

 

Prétendument pacifié depuis une dizaine d’années, le massif est toujours le théâtre d’une guerre platonique. Versant Ouest, quelques soldats font acte de présence à l’entrée du parc, versant Est tout le monde sait que la guérilla est toujours présente et au milieu, quelques randonneurs intrépides tentent d’interpréter au mieux les conseils de sécurité des locaux.

 

L’idée d’être réveillé au milieu de la nuit par une bande de marxistes d’un autre âge qui m’auraient proposé un séjour en pension complète dans la jungle me tentant guère, je joue la carte de la sagesse en séjournant dans le refuge de la Pintada, à 4000m d’altitude, dans un coin réputé plus sûr.

 

IMG_0278.JPG

 

Le jour de mon arrivée étant férié, une vingtaine de joyeux lurons, colombiens pour la plupart, occupe le refuge. Quelques touristes aussi, trois australiens et une néo-zélandaise. Après quelques parties de cartes les australiens me demandent de faire croire à leur amie de l’ile voisine que les All Blacks ont perdu contre l’Australie en demi-finale de la coupe du monde de rugby, jouant sur le fait que, venant de la civilisation, j’aurais pu voir le résultat, ce qui n’était pas le cas.

 

J’accepte la combine et la néo-zélandaise se décompose comme si je lui avais annoncé la mort de sa propre mère. Ces camarades sont obligés de lui avouer la supercherie pour éviter la syncope qui s’annonçait. Un débat rugbystique suivra (Spring Box Vs All blacks) afin de déterminer l’équipe qui a le plus de chances de l’emporter. Je mets fin aux hostilités par une affirmation dont le chauvinisme me surprendra moi-même, dans un anglais aléatoire : « Stop fighting guys ! France will win… ». Ce ne fut pas le cas.


C’était la phrase de trop, les quatre paires d’yeux de l’Hémisphère Sud me dévisagent, j’avais dit une connerie et ça ne les faisait pas rire du tout. Apparemment on ne déconne pas avec l’ovalie sous ces latitudes...

 

IMG 0231

 

Autre incongruité en pareille circonstance : un opéra dans un refuge du Cocuy. La randonnée n’était pas l’activité principale de l’un des occupants colombiens, chanteur d’opéra de son état. Ma culture en la matière étant des plus lacunaires je ne saurais dire si il s’agissait d’un ténor, d’un violoncelle ou d’une flûte à bec, mais toujours est-il qu’il nous offrira quelques vocalises plutôt harmonieuses.

 

Le lendemain, je tente une excursion jusqu’à la Laguna de la Plaza où l’on m’a déconseillé de séjourner, l’idée étant de faire l’aller-retour dans la journée depuis le refuge, pour éviter d’avoir à y rester la nuit quand le guérilléro rode. Bilan de la journée, 8h30 de marche, deux cols à 4400m passés deux fois chacun et 1300m de dénivelé positif. L’aller-retour était donc possible mais à déconseiller aux petits joueurs.

 

La météo fut celle d’une journée classique dans ce massif, un ciel relativement dégagé entre 6 et 8h du matin, puis le brouillard et les nuages qui envahissent les reliefs, avant les trombes d’eau et de grêle qui s’abattent sur quiconque fréquente les lieux à partir de midi, jusqu’à la nuit. C’est comme cela tous les jours, 10 mois par an, me dira le gardien du refuge.

 

IMG 0254

 

Je n’échapperais donc pas à l’averse de grêle au Paso de Cusiri, à 4410m d’altitude. Je n’échapperais pas non plus à l’inquiétude irrationnelle de celui à qui on a dit que parfois ce coin du massif était fréquenté pas des agents armés adeptes du kidnapping d’occidentaux.

 

Plus de 8h de marche et pas un seul être humains rencontré, l’endroit est désert et brouillageux, donc propice à la paranoïa du randonneur qui se retourne de temps en temps pour s’assurer qu’aucun moustachu ne l’observe de derrière un rocher…

 

Une journée à slalomer entre les frailejones, (plantes endémiques, symbole de ce type de végétation rencontré à cette altitude et sous ces lattitudes, le Paramo), cerné par des falaises vertigineuses soutenant quelques glaciers qui fondent à vu d'oeil selon les dires des autochtones.

 

Le Cocuy c'est un château d'eau, des milliers de ruisseaux parcourent les versants du massif, des ruisseaux connus pour la qualité de leurs eaux. Ici, inutile de gaspiller des pastilles de Micropur, les eaux sont limpides, potables et délicieuses. Et pourtant, abérration et mondialisation, les épiceries fines de Bogota continuent de vendre de l'Evian à leurs clients fortunés, ceux-là même qui seraient bien incapables de situer le Cocuy sur une carte de la Colombie. 


De retour au refuge, tout le monde s’en est allé retrouver la civilisation, seul le gardien demeure, de retour du petit lac voisin, il est en train de trier une dizaine de truites. Nous passerons donc la soirée en comité restreint dans un silence très montagnard. 17h30, il me propose une crema de zanahoria de sa fabrication. Chacun s’installe à une table de la salle à manger du refuge, nous dinons donc ensemble, conversons même, mais depuis des tables différentes. Je m’interroge encore quant à la symbolique de la situation, tout en l’ayant appréciée.

 

IMG 0272 

 

Il fait un froid atroce dans le refuge et ce ne sont pas les lignes de Jack London contant les péripéties d’un huskies dans le grand Nord canadien qui me réchaufferont. Le gardien lui, lit du Paulo Coelho, le genre d’histoire qui se passe dans le désert du Sahara… de quoi lutter plus efficacement contre le froid des hautes terres andines.

 

19h, il fait déjà nuit noire, alors pourquoi ne pas aller dormir, ce sera une bonne chose de faite, pense le montagnard. Et puis c’est l’occasion d’une nuit de 10h tout en se levant à 5h du matin. Ce rythme de vie me convenant particulièrement, il se pourrait que je l’adopte définitivement lorsque j’aurai atteint ma septième décennie, heure à laquelle toutes les contraintes sociales ont été soldées.

 

Deuxième rando le deuxième jour, direction le Pulpito del diablo, un éperon rocheux rectangulaire émergeant d’un glacier, l’attraction locale. L’occasion de monter jusqu’à la limite des neiges éternelles. Avant d'y parvenir il faut traverser un plateau immense entièrement recouvert de dalles de pierres quasi horizontales. Sans les quelques fissures et différences de niveau, on pourrait croire à un sol en béton coulé récemment par un maçon ambitieux.

 

Etant parti à l’aube, l’aller-retour sera effectué dans la matinée. En redescendant vers le refuge alors que le brouillard a déjà envahi les lieux, je croise deux alpinistes autrichiens en partance pour un sommet voisin. Le genre de types tout droit descendus du Tyrol avec qui il impossible de rivaliser en terrain montagneux.

 

Sur le chemin du retour, j'aperçois une silhouette inquiétante, large chapeau, ample poncho, un piquet de clôture sur l'épaule, un paysan, membre de la seule famille qui vit par ici toute l'année. Pour des raisons que j'ignore il me prend pour un suisse, pour des raisons évidentes je le prends pour un alcoolique. Heure matinale, joues incandescentes, oeil vitreux.. il n'y a guère que l'arguardiente qui permette de supporter de pareilles conditions de vie.

 

IMG 0238

 

Le lechero ne passant qu’une fois par jour tôt le matin, c’est un vieux 4x4 qui sent le vieux 4x4 qui me ramènera jusqu’au village d’El Cocuy, le soir même. A la sortie du parc un soldat afro-colombien, voyant le temps se dégrader méchamment, me demande si je suis le dernier à quitter le massif, je lui donne la position des autrichiens.

 

Il tombe des trombes d’eau sur le chemin défoncé et le pilote du Patrol envoie du gros, on évite une génisse, trois brebis et un paysan en moto, tronçonneuse fixée sur le porte-bagages. Au bruit, un bout de la carlingue semble se détacher sous mes pieds, je fais mine de m’inquiéter, il s’arrête et jette un coup d'oeil : « algo suelto, no importa… », on continue, pas plus vite qu’à fond… Por eso fui al Cocuy !

 

Allez Salut et Fraternité ! 

 

Par Maxime
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 26 septembre 2011 1 26 /09 /Sep /2011 03:00

 

… Massacres à la tronçonneuse disais-je, un teaser façon Fox news pour une réalité atroce. Voici la suite de l’histoire, de la mobilisation des groupes paramilitaires à leur très médiatique démobilisation…

 

Au début des années 1980, le Président conservateur, Belisario Bétancur entame des négociations avec les guérillas insurgées, ce n’est pas la première initiative du genre et ce ne sera pas la dernière. Même si la paix reste inaccessible, de ce processus découlera la création d’une branche politique et démocratique des FARC en 1985, la UP (Unión Patriótica).

 

La UP c’est l’espoir de la paix, par la bonne volonté. La frange la plus censée des FARC décide d’investir la scène politique de manière légale présentant candidats et programme, des présidentielles aux municipales. Au menu, justice sociale, réformes agraires, démocratisation du système…

 

Là où la UP a loupé, c’est qu’elle s’est fait massacrer. En deux ans d’existence, le parti perdra 500 de ces militants, non pas par défection, mais par assassinats. Le parti aura eu la mauvaise idée de naitre au moment de l’explosion du trafic de cocaïne…

 

Après un siècle d’une économie mono exportatrice qui aura fait la fortune de quelques oligarques fonciers, propriétaires de caféiers, la poudre blanche prend le pas sur la poudre noire. C’est là que Pablo Escobar, ses acolytes et ses concurrents entrent en scène. Cartel de Medellín contre cartel de Cali, sortez les Beretta !

 

IMG 0147

 

Alors que les champs de coca envahissent tous les versants des Andes tropicales, une nouvelle oligarchie infiltre le pouvoir politique, celle des narcotrafiquants et des mafias de l ‘émeraude. Dans les années 80, la Colombie devient la Colombie violente, dangereuse et anarchique. Même si auparavant ce n’était déjà pas vraiment la Suisse.

 

Mais qui sont les méchants qui assassinèrent les militants de la UP ? Ce sont précisément ceux qui égorgent les enfants et découpent leurs parents à la tronçonneuse, les multiples milices paramilitaires. Groupes qui naissent dans la région de Medellin, qui sont dirigés par des truands locaux, et qui justifient leur existence par la nécessité de lutter contre les vilains marxistes qui prospèrent. Ce qui est vrai par ailleurs, alors que la UP porte les revendications de la guérilla sur la scène politique, la branche militariste et révolutionnaire des FARC se radicalise dans les campagnes.

 

Progressivement, massacres et exactions en tous genres révèlent leur existence sur l’ensemble du territoire. Chaque cartel, chaque grand propriétaire, chaque ordure disposant d’un minimum de moyens possède son armée personnelle. L’objectif réel étant protéger des intérêts financiers, d’agrandir son domaine et d’éradiquer toutes opposition qu’elle soit physique ou idéologique.

 

Et comme ce blog se nomme deJérusalemàBogota, je me dois de faire référence à la formation qu’ont suivi certains combattants paramilitaires sur le sol israélien. Excellant dans l’art de la guerre, Israël aura pris soin dans les années 1980 de leur enseigner quelques techniques qui avaient fait leurs preuves par le passé sur les syriens et les égyptiens et qui à cette époque étaient encore pratiquées au Liban.

 

Il semblerait que des mercenaires étrangers aient également participé à la fête paramilitaire en Colombie, dont quelques israéliens. Seuls une dizaine de pays dans le monde accueillent les colombiens sans visa, parmi eux, Israël, le fruit de relations diplomatiques douteuses entre deux satellites américains.

 

IMG 0116

 

Grandes fortunes rimant avec grandes responsabilités politiques comme je l’ai déjà dit, les liens entre ces milices et la classe politique ne tardent pas à se faire connaître. Elus locaux, députés, ministres, présidents, libéraux comme conservateurs, généraux de l’armée, une part importante des élites est impliquée. Quant à ceux qui dénoncent, résistent, voire combattent ce système d’armée parallèle, de contre état, ils succombent les uns après les autres.

 

Les assassinats sont légions, un juge par-ci, un ministre par-là, Pablo Escobar n’est pas homme à être contredit. Il mandate un porte-flingue et l’affaire est réglée. A la fin des années 1980, il fait assassiner Luis Carlos Galán, prétendant à la présidence, sûr d’être élue. Un libéral de l’aile gauche du parti, encore préservée par les infiltrations mafieuses, qui à la manière d’un Gaitán, envisageait des changements radicaux, il connaitra le même sort que son prédécesseur. 40 ans plus tard les têtes des partisans de la sortie du merdier tombaient encore.

 

Malgré ces assassinats retentissants le gros de l’horreur paramilitaire se déroule durant deux décennies, loin des caméras, au fin fond des campagnes, terrains de jeux favoris des coupeurs de tête. Mais pourquoi et comment coupent-ils les têtes d’illustres inconnues travaillant péniblement la terre ? Sur ce sujet, le grand processus nommée « Justice et Paix » lancée en 2005 par le petit Alvaro Uribe, a permis au grand public d’en savoir un peu plus sur le détails des activités paramilitaires.

 

Si l’on devait simplifier et synthétiser, cela donnerait une histoire fictive mais réaliste de ce genre :

 

Midi, Alvaro Uribe Velez est attablé sur la terrasse de sa finca, dans la région d’Antioquia, quand un pick-up noir aux vitres teintées passe le portail de la propriété gardée par deux cerbères moustachus. Visiblement énervé, le mec aux lunettes noires, surnommé « HH »  par ses hommes, saute du 4x4 et claque la portière.

   « - Señor Uribe, qué pena molestarle, y’a du grabuge à la bananeraie, les gars sont en grève depuis ce matin, ils refusent de reprendre le boulot tant qu’on aura pas repris le gars qu’on a viré la semaine dernière, vous savez celui qui sortait avec la fille de ce mec qui est surement des FARC…

- Hijo de puta, marica !!! Qu’ils s’estiment heureux, un enfoiré de guérillero, on aurait bien pu le buter celui-là… Bueno, il y a deux mois c’était la même merde, maintenant on passe aux choses sérieuses, tu prends 5 ou 6 pick-up, tu rassembles tes hommes et vous faites une descente au village… faut qu’ils comprennent qu’ils sont pas en France là, le droit de grève ils peuvent se le foutre au cul, si encore ils étaient capable de faire ça d’eux mêmes, mais c’est encore un coup de ces putains de bolchéviques de la jungle, ils les manipulent comme des guignols ces salauds…  Y’a trois syndiqués qui habitent la-bàs, occupe toi d’eux… Puis merde tire-toi maintenant, mon ajiaco va refroidir…»

 

IMG 0151


18h, la nuit tombe sur la piste qui mène au village, le convoi lève une poussière rouge annonciatrice de ce qui va suivre. Là-bas vit une bonne moitié des ouvriers agricoles de la bananeraie. Trois baraquements en taules, au toit recouvert de mauvaises herbes marque l’entrée de la bourgade. Mélange d’humidité et d’anarchie, d’un bout à l’autre de la Colombie les toits sont jonchés de plantes aussi laides que les cicatrices du type qui conduit le Toyota.

« - Pourquoi tu ralentis ?

- Ben je sais pas, y’a deux gamins qui jouent au foot sur le chemin…

- Ouais ben justement, c’est l’occasion de commencer le boulot, accélère… »

Concentré sur le penalties qu’il s’apprêtait à tirer, dos au véhicule qui allait lui broyer la colonne, l’un des gamins fût la première la victime de la soirée. Les AK-47 sifflèrent quelques salves dans les airs et le convoi continua sa progression vers le centre du village. Dans la benne du troisième véhicule, muni d’un haut parleur, un membre du commando ordonnent aux habitants de rejoindre la place centrale dans les plus brefs délais. Vingt minutes plus tard, quelques centaines de personnes sont réunis au centre du village, les types en noirs sont montés sur le toit de leurs 4x4, personne ne doit rater le spectacle. La leçon pouvait commencer et ne serait pas interrompue, celui-ci qui oserait émettre le moindre commentaire savait à quoi s’attendre.

 A partir de ce jour, dit le mec au haut parleur la loyauté de ce village à la milice qui se présentait à eux ce soir devrait être totale, en échange de quoi les habitants recevraient leur protection face aux pressions et au racket orchestrés par les FARC. Dans la foule, les quelques petits producteurs de pâte-base de cocaïne ont compris que les acheteurs seraient désormais ces hommes en noirs, les guérilléros n’auraient plus leur mot à dire dans la région.

Les trois syndicalistes n’eurent pas le temps de rejoindre la place du village, ils seront cueillis dans leur salon, puis conduits dans une rue adjacente. Tous les villageois qui arrivèrent trop tard au spectacle au gout des hommes en armes, furent eux aussi orientés vers la rue des syndicalistes. Ce soir là, trente-huit villageois ont été abattus, dont un gamin de dix ans broyé par un par buffle …

 

IMG 0149


En 2005, le gouvernement d’Alvaro Uribe, (le vrai, pas son homonyme en hommage aux soupçons qui pèsent toujours sur l’ancien Président), met en place le vaste plan « Justice et Paix ». Environ 30000 paramilitaires rendent les armes en échange d’une amnistie relative. Seuls quelques chefs seront jugés et le gouvernement leur assurera que la  peine de prison qui ne dépassera pas 8 ans.

 

Devant les caméras la démobilisation est un succès, des files de jeunes hommes rendent leur kalachnikov, après en avoir embrassé la crosse, à des représentants de l’état qui se retrouvent vite submergés par des tonnes d’armes en tous genres.

 

Suivront les procès, eux aussi très médiatisés de quelques hauts responsables paramilitaires. Dans chaque village concerné, on installe un écran géant pour retransmettre le procès des bourreaux qui quelques années auparavant ont tué un père, un frère ou une grand-tante. D’un point de vue communication gouvernementale c’est un chef-d’œuvre, Uribe apparaît comme un demi-dieu.

 

Les victimes participent aux procès où sont organisées de grandes séances de questions aux accusés. Mon frère, Jorge Andrés a disparu le 56 de brumaire de l’an 5467, qu’est-il devenu monsieur HH ? Quelque que soit la question la réponse est la même, les accusés disent ne rien savoir des cas particuliers, mais avouent avoir ordonné des massacres, se sachant protégé par l’immunité que leur a promis le gouvernement en échange de leur démobilisation.

 

Les révélations s’enchainent, massacres à la tronçonneuse pour faire disparaître les corps, fours crématoires artisanaux, fosses communes… je n’invente rien et les chefs paramilitaires non plus, les charniers seront retrouvés par des observateurs internationaux, sur les indications des accusés. Le paramilitaire n’a qu’un objectif, terroriser. Terroriser pour obtenir l’obéissance, terroriser pour empêcher une grève ou accroitre son influence sur le négoce de la cocaïne.

 

IMG 0152

 

Là ou le processus dérape c’est lorsque les chefs paramilitaires commencent à avouer des faits qui n’étaient pas inscrits dans le scénario du processus « Justice et Paix » savamment mis en scène par Uribe. Ordres donnés par de hauts représentants de l’armée et de la classe politique, le paramilitarisme avoue ses liens avec le pouvoir officiel et ça commence à faire tâche…

 

L’un d’entre eux, surnommé HH, avoue même avoir négocier un accord avec l’armée, selon lequel au cours d’une pseudo capture de paramilitaires filmée par l’armée nationale, il a demandé à deux de ses hommes de se rendre fictivement au soldat colombiens. Passage de menottes devant les caméras, et lorsque le réalisateur dit « coupez », les paramilitaires rejoignent leur camps et les militaires repartent à la caserne. Résultat un super sujet à fournir aux médias nationaux prouvant la lutte active des forces armées nationales contre les groupes paramilitaires. Idéal pour l’opinion publique et parfait pour continuer à traficoter entre représentants de l’état et agents paraétatiques.

 

Il s’agit pour le gouvernement de mettre fin à cette mascarade de justice qui devient trop compromettante. La solution, l’extradition. La poursuite des procès se fera loin de l’opinion publique colombienne, chez l’allié de toujours, les Etats-Unis, dont les juges ne s’intéresseront qu’à l’aspect narcotrafique du problème.

 

Résultat final du processus, pas grand chose. Quelques hauts responsables font quelques années de prison, quelques parlementaires sont mis en examen pour leurs liens avec les paramilitaires. L’immense majorité s’en tire sans être inquiétés. Après tout c’était le deal de la loi « Justice et Paix », immunité contre démobilisation.

 

Le problème c’est que si il y a bien eu immunité, la démobilisation elle, fût toute relative. Officiellement plus de paramilitaires en Colombie. Mais ils n’ont pas disparu pour autant, c’est la terminologie qui a changé. Aujourd’hui le fléau s’appelle « bacrim » (bandas criminales), groupes de bandits armées travaillant pour des intérêts privées, en gros, des paramilitaires…

 

IMG 0127

(Toutes les oeuvres originales sont visibles sur les murs du quartier de la Candelaria à Bogota)


Rien que le week end dernier, sept assassinats on été recensés pour la seule localité de Tumaco, cette ville portuaire du Pacifique ferait passé Ciudad Juarez au Mexique pour un repère de Bisounours. Tumaco c’est un peu le Rungis mondiale de la cocaïne, de là part la quasi totalité de la consommation américaine via le Mexique.

 

Depuis les dernières campagnes d’éradication du narcotrafique dans les provinces amazoniennes du Nariño et du Caqueta, les cultures n’ont fait que traverser la cordillère pour s’établir sur la côte Pacifique. D’où un taux d’homicide record dans la région.

 

Autrefois partisane et idéologique, la violence en Colombie est aujourd’hui crapuleuse et migratrice. Elle se déplace avec les plants de coca, qui eux-mêmes ne cessent de se déplacer, colonisant la moindre parcelle de territoire abandonnée par l’Etat central. Ce qui représente, en Colombie, un sacré bout de terrain…

 

Tragique chronique, j’avais prévenu.

 

Allez salut et fraternité !

Par Maxime
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 12 septembre 2011 1 12 /09 /Sep /2011 03:25

 

Partant du principe qu’un apprenti plombier coude son premier tuyau de cuivre au chalumeau dès les premières semaines de sa formation, il serait temps pour l’étudiant en science politique, après quatre ans d’études et toujours autant de fautes d’orthographe, d’aligner quelques lignes sur le sujet. Voici donc un petit précis historique et politique.


Il est tout à fait possible pour un étudiant en échange en Colombie de demeurer un an dans ce pays sans apercevoir ne serait-ce que la queue de ce qui s’y trame depuis plus d’un demi siècle, même si celui-ci est censé étudier les sciences politiques. Il lui suffira pour cela de ne pas sortir des sentiers battus et de faire son choix entre les cours tous plus improbables les uns que les autres dont regorge le Rosario. Poterie étrusque, tricot à une main, ésotérisme et Rambo IV, gastronomie chamanique… les universités françaises se feront un plaisir de transformer tout cela en crédit ECTS.

 

Or si la Colombie apparaît comme une contrée dangereuse dans l’imaginaire collectif, ce n’est pas tout à fait par hasard. Suivra donc un récit tragique, grossièrement simplifié et sans aucune valeur ni scientifique ni universitaire, abordant deux siècles d’histoire politique colombienne.

 

Parti libéral contre parti conservateur, la vie politique de ce pays s’est résumée pendant deux siècles environ à une simple alternance entre élites issues de grandes familles dont la richesse se mesurait au nombre d’hectares qu’elles possédaient et dont les différences idéologiques étaient réelles mais pas aussi marquées qu’entre Trotski et Milton Friedman.

 

IMG 0072

 

Concentration des terres et concentration du pouvoir politique riment en Colombie depuis le premier quart du XIXème siècle, époque à laquelle Simon Bolivar et bien d’autres boutent les espagnols en Ibérie et fonde la Grande Colombie, réunissant l’Equateur, la Colombie, le Panama et le Venezuela. Un premier pas vers l’indépendance pour ces quatre pays actuels.

 

Une indépendance acquise par cette classe de riches propriétaires, appelés créoles, dont faisait partie Bolivar. Des descendants d’espagnols ayant fréquenté d’assez près les Pocahontas locales, donnèrent naissance durant trois siècles, à cette classe métissée et dominante économiquement parlant, dès les premières décennies de la colonisation.

 

Figure révolutionnaire pour certains, Bolivar, première fortune du Venezuela de l’époque, a arrêté d’exploiter ses esclaves qu’à partir du jour où il en a eu besoin pour combattre la couronne espagnole. L’abolition de l’esclavage selon ce pseudo révolutionnaire avait guère à voir avec d’éventuelles convictions humanistes. Divers travaux tendent même à définir le dit Bolivar comme une véritable ordure, à commencer par la biographie du personnage écrite par un certain Karl Marx.

 

Citons deux évènements historiques peu flatteurs en rapport avec Bolivar. En 1812, el libertador comme on l’appelle ici, balance aux espagnols la véritable grande figure de la propagation des idées libérales en Amérique latine et dans le monde, Francisco de Miranda, vénézuélien lui aussi, uniquement dans le but de sauver sa vie.

 

Miranda est peut-être celui qui bien davantage que Bolivar initia l’indépendance des colonies espagnoles, après avoir participé à l’indépendance américaine et à la Révolution française, il finira au fond d’une geôle à Cadix. Il sera victime par la suite d’une sorte de falsification historique, à laquelle participe d’ailleurs l’article de Wikipédia le concernant. La quasi totalité des 40 millions de colombiens connaissent le bras armé de l’indépendance, Bolivar, mais pas la tête pensante, Miranda, quasi inconnu en dehors des cercles universitaires.

 

IMG 0073

 

Deuxième argument en défaveur de Bolivar, une fois les espagnols définitivement retournés dans la péninsule, il tente de mettre en place des régimes politiques au libéralisme douteux dans les nouvelles provinces indépendantes. Il réussit en Bolivie, imposant une constitution qui ne remplace la monarchie espagnole par une autre tout aussi injuste. Il échoue en Colombie, contré par des libéraux beaucoup libéraux que le grand révolutionnaire libérale qu’il n’était pas.

 

Jusqu’en 1948 en Colombie, l’alternance libero conservatrice régit donc la vie politique, les deux partis se répartissant par périodes hégémoniques la direction des affaires. Un laps de temps ponctués tout de même de périodes de légères frictions entre les deux camps, épisodes dont ce pays a le secret, tel que la guerre des « mille jours » en 1899, 100000 morts.

 

Pour avoir une idée de la monopolisation du pouvoir en Colombie il faut savoir qu’une seule et même famille peut fournir jusqu’à trois ou quatre présidents en quelques décennies.

 

Le 9 avril 1948, un seul assassinat engendre à lui seul ce que le commun des mortels connaît de la Colombie, des décennies de barbarie. (En réalité cette affirmation est fortement réductrice, ne prenant pas en compte deux siècles de politiques agraires qui font de la Colombie un archétype de non répartition des richesses, mais elle a l’avantage de faire croire à celui qui s’intéresse au sujet qu’il maitrise parfaitement la question, aussi complexe soit-elle…)

 

Chers lecteurs n’hésitez donc surtout pas à utiliser l’argument de l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán demain à la machine à café, lorsque vous aborderez les origines de l’émergence des guérillas marxistes dans la région andine.

 

IMG 0090

 

Suite à l’assassinat du leader du parti libéral, Bogota connaît son mai 68 en une seule journée et vingt ans plus tôt. La capitale est mise à sac par les partisans du sauveur Gaítan, les tramways brûlent et la foule manque de peu le prise du palais présidentiel. Les clichés du Bogotazo, nom donné à cette journée révolutionnaire ornent aujourd’hui les murs des bars bobo de Bogota.

 

Anecdote historique, assassiné au pied de son immeuble, Gaítan se rendait ce jour-là à un déjeuner avec celui qui n’était alors qu’un révolutionnaire en culotte courte de passage à Bogota, Fidèle Castro.

 

En Colombie comme partout ailleurs il y a toujours un débile léger pour assassiner celui qui entend apporter et mettre en pratique des idées susceptibles d’améliorer le sort de populations entières. Alors qu’il s’apprêtait à être élu à la présidence en promettant des mesures sociales inédites en Colombie, il ne fera que rejoindre la longue liste des Jaurés, Lutherking, Massoud et autre Rabin…

 

Le Bogotazo marque le début d’une période d’environ quinze ans nommée La Violencia, deuxième grande période d’affrontement entre les partisans libéraux et conservateurs, 300000 morts cette fois-ci.

 

La Violencia c’est d’abord un gigantesque bordel sanguinolent. Partisans libéraux et conservateurs jouèrent du couteau et de la machette jusqu’à épuisement. Les premiers ayant pris les armes dans les provinces suite aux événements que connut la capitale. Chacun des camps étaient eux-mêmes divisés en sous-groupes en fonction de leur radicalité.

 

Si l’on ne devait retenir que les extrêmes nous aurions d’un côté des juntes paysannes révolutionnaires et communistes, fidèles au martyr Gaítan, armées de faucilles et de marteaux et de l’autres des milices ultraconservatrices persuadées d’agir dans le cadre d’une sorte de jihad catholique, pourchassant athées, francs-maçons et communistes, armés de crucifix contondants et autres joyeusetés.

 

Nous avons là les ancêtres plus ou moins directs de ce que seront les FARC et les milices paramilitaires quelques années plus tard. Pendant que des projets collectivistes et autogérés apparaissaient dans certaines régions du pays, d’autres territoires étaient le théâtre de massacre perpétrés par des milices paraétatiques.

 

IMG 0075

 

En 1953, le Général Rojas Pinilla s’empare du pouvoir à la suite d’un putsch militaire, il sera l’unique dictateur que connaitra le pays. Il vient à bout de la rébellion gaitanista, en démobilisant bon nombre de guérilléros paysans, à grand coups d’interventions militaires, parfois agrémentées de napalm, perpétrées par les récents démobilisés de la Guerre de Corée. Là où la Colombie, aux côtés des américains, aura pris soin de tester les bombes au napalm qu’elle fabriqua sur son territoire pour le compte des Etats-Unis.

 

A la fin des années 1950, après s’être débarrassé de l’autocrate Pinilla, les dirigeants libéraux et conservateurs prennent conscience du ridicule de la situation, si tant est que l’on puisse qualifier de ridicule le massacre de 3% de la population. Ils décident d’une alliance, c’est la période du Frente Nacional qui durera une vingtaine d’année.

 

Beaucoup moins de morts pendant cette période mais aucune amélioration en terme de répartition des richesses. Les responsabilités politiques sont plus que jamais réservées à une élite très restreinte, aucune représentation politique n’est possible en dehors des deux partis principaux.

 

C’est dans ce contexte, qu’apparaissent les premiers groupuscules marxistes dans les jungles impénétrables, où plutôt dans de banales campagne. D’un côté quelques paysans à l’idéologie ras des pâquerettes fondent les FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia), de l’autre un public davantage lettré crée l’ELN (Ejército de liberación nacional). Cette dernière se basant sur les théories de la théologie de la libération de Camilo Torres (ce que l’église catholique a compté de plus respectable dans ses rangs), et sur les techniques de guérillas rurales théorisées par Ernesto Guevara.

 

En substance la revendication principale de ces guérilléros est initialement la suivante : « Eh oh les gars on est là… nous aussi on voudrait bien participer… même si on a pas de fincas en Antioquia… on voudrait juste deux trois arpents de jungle, histoire de survivre quoi… »

 

IMG 0069-copie-1


Bref, si les méthodes et l’évolution future de ces guérillas sont injustifiables, leur revendications initiales sont plutôt légitimes, des réformes agraires et une représentation politique. La question actuelle étant de savoir si il reste une bride de revendication dans le discours des FARC, dont les dirigeants sont aujourd’hui davantage des négociants en poudre blanche que des militants marxistes-léninistes.

 

On aurait pu en rester là en matière de situation politique instable, sauf que l’activité des guérillas commença à nuire à celle de l’oligarchie propriétaires, financières et politiques. C’est là qu’interviennent les milices paramilitaires. Le degré de proximité entre ces dernières et les gouvernements successifs, conservateurs comme libéraux, reste difficile à établir. Mais en matière de lutte contre la guérilla et de protection d’intérêts financiers tout est permis en Colombie. Ce sera l’objet de la suite de cette chronique…

 

Fin du premier épisode, teaser du second : des milices paramilitaires égorgent des enfants et découpent leurs pères à la tronçonneuse, avant de planquer le tout sous des feuilles de bananiers…


Allez salut et fraternité !

 

PS : Amie taxidermiste, combien de fautes ?

 

 

 

 

 

 

 

Par Maxime
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Samedi 6 août 2011 6 06 /08 /Août /2011 18:57

 

Plus glauque que tous les fast-foods de Bogota réunis, la frontière entre le Pérou et l’Equateur. La douane étant aux corps de métiers ce que la ville frontière est à l’urbanité, seuls des douaniers devraient peupler ces coins de la planète.

 

Pire que les douaniers, les curés : interlude anticlérical :

En Colombie déjà, l’affluence à la messe impressionne le petit français. Mais que dire du rapport qu’entretiennent les péruviens et les équatoriens au culte catholique. Les derniers convertis sont souvent les plus fervents dit-on, cela semble se confirmer. Se signer dans chaque virage sur un trajet en bus avoisinant les 10h est un comportement qui, à mon sens, dépasse la foi et vire à la pathologie.


Contrairement à ce que les écriteaux du musée présent au sein du couvent franciscain de Quito annoncent, l’action des missions catholiques qui a suivi la conquête espagnole s’apparentait davantage à de l’embrigadement culturel qu’à de l’émancipation des peuples. Et Malgré l’élection de ces nouveaux présidents à tendance gauchisante, au Pérou comme en Equateur, Jésus fait toujours rêver dans les foyers andins.


 A ce stade d’imprégnation cérébrale et 500 ans après que le mal ait été fait, il serait temps, non pas de brûler les églises, mais de les sortir des écoles. Il s’agirait ensuite de déboulonner les panneaux 4 par 3 de vierge à l’enfant qui jalonnent les routes et tapissent les vitres des bus. (Ce qui de surcroit réduirait les problèmes de mal des transports, parce qu’apercevoir un truc pareil dans chaque virage, c’est un coup à gerber son ceviche…)


Les chauffeurs de bus eux pourraient garder la croix de trois kilos qu’ils portent autour du coup, aussi ridicules soient-ils, par contre la niche pendue au rétroviseur abritant le petit Jésus et reliée au circuit électrique des feux stop, qui s’allume à chaque freinage, ça les gars faut vraiment arrêter, c’est plus possible…


Enfin, une  commission d’enquête visant à déterminer la provenance des fonds qui ont servi à construire l’église San Francisco de Quito. Architecturalement splendide, « anticléricalement » révoltant…

 

SNB18129


Trêve de baratin, la suite du voyage. Frontière péruvio-équatorienne traversée nous nous dirigeons vers la ville de Cuenca, troisième agglomération du pays, classée patrimoine culturel mondial par l’Unesco pour son architecture coloniale et ses modistes. C’est la ville du « Panama », fameux chapeau en palmes tressées, aucunement originaire du pays du même nom. Ce chapeau ne devant son nom qu’au fait qu’il fut porté par les ouvriers qui construisirent le canal de Panama, suite à quoi il devint fort populaire dans ce pays.

 

Petit détour par une fabrique de chapeaux et petit-déjeuner sur la place principale. Ce dernier fût mémorable, après la profusion de nourriture que comprenait la formule choisie, la serveuse nous propose au choix différentes pâtisseries. Parmi celles-ci…un mille-feuilles ! Six mois d’abstinence et voilà que cette dame me propose un mille-feuilles, j’ai cru que j’me mettais à chialer et que j’la demandais en mariage…


Et c’est repartis pour 10h de route à travers les Andes équatoriennes direction Latacunga. A la moitié du voyage, problème technique, on change de bus, les occupants du bus que l’on occupait se répartissent dans les bus qui vont dans la même direction. Nous faisons de même, faute de place on reste debout dans l’allée, reste 3h de route. Une demi-heure plus tard, contrôle de police, le chauffeur est prié de descendre du véhicule, interdiction formelle de transporter plus de passagers que de sièges.

 

Nous restons une bonne demi-heure immobilisés sur le bord de la route, avec pour lot de consolation, un coucher de soleil sur le Chimborazo que l’on aperçoit au loin, 6310m, point culminant du Pays, somptueux. Pendant ce temps d’autres bus passent et repassent tous transportant des passagers debouts, les policiers n’interviennent pas, trop occupés à calmer la cinquantaine de personnes qu’ils empêchent de repartir, ayant arrêté le chauffeur.

 

Avant que la situation tourne au lynchage de képis et sur les conseils de deux jeunes homosexuels victimes de la mode, nous nous faufilons dans un bus qui vient de s’arrêter, accroupis dans l’allée centrale pour échapper au regard de la maréchaussée, nous réussissons à repartir.

 

SNB18138

 

Latacunga, petite ville que la proximité avec quelques merveilles naturelles a transformé en point de ralliement des touristes sévissant dans la région. Parler de Latacunga sans évoquer l’hôtel qui nous hébergera pendant 5 jours serait malhonnête. Plus que l’hôtel, classiquement kitsch, c’est de la propriétaire dont il faut dire deux mots. Viola, septuagénaire palestinienne de beth Jala, expatriée dans les Andes depuis des décennies, sera au petit soin pendant tout notre séjour. Petits-déjeuners royaux, goûter dans l’après midi, cadeau d’adieu… le moment du départ venu elle dira nous considérer comme des fils. Vive la Palestine !

 

Nous ne remercierons jamais assez les faucons israéliens de forcer à l’exil des gens aussi charmants.

 

A part profiter de l’hospitalité de Viola qu’avons nous fait à Latacunga ? Première excursion, direction la lagune de Quilotoa, vaste lac turquoise remplissant un cratère de 3,5km de diamètre à 3900m d’altitude. Encore une fois le bus qui nous y amènera nous montrera un aperçu de la vie rurale sous ces latitudes. Encore des femmes arc-boutées sur des pioches, mais plus d’élevage qu’au Pérou, brebis, alpagas, lamas… Emmitouflé dans un poncho un berger se recroqueville derrière un talus pour se protéger du vent. Ces alpages sont une incitation à reprendre du service.

 

Quinze kilomètres avant l’arrivée, l’essieu avant du bus fait des siennes, le co-pilote, un gamin de dix ans qui joue les caïds, s’enfile sous le bus muni d’une corde et d’une pierre. Un quart d’heure plus tard on est repartis. Macgyver n’a qu’à bien se tenir !

 

Nous passerons une nuit sur place, dans une auberge, très authentique dirons-nous, la nuit, le dîner et le petit-déjeuner pour 10 dollars. A ce prix là, au réveil, il fait 8°C dans la chambre. Le soir, un diner mondialisé. A nos côtés, deux australiens, deux polonais vivant à New-York et deux californiens vivant à Francfort. Tout le monde parle anglais, personne ne parle espagnol, sauf le français qui vit à Bogota. Résultat, traduction pour la tablée quand le tavernier nous adresse la parole.

 

Dans le bus Quilotoa-Latacunga, quelques effluves ovines parviennent jusqu’à mes narines, j’en établis l’origine du côté des ponchos en laine de mes voisins. Il n’en était rien. Terminus, tout le monde descend, y compris la dizaine de brebis qui squattaient les soutes. Moi qui m’étais contenté de transporter trois moutons dans une Ford fiesta, je m’incline…

 

SNB18169

 

Deuxième excursion au départ de Latacunga, la visite du marché dominicale de Pujilli, tout y est en vente, du cochon d’Inde grillé à l’œuf d’Autruche. Le village est minuscule, le marché est immense. Beaucoup de monde se bouscule sur les trottoirs, et quand je me retrouve coincé entre une dizaine de personnes je m’inquiète pour mes effets personnels.

 

Je passe une main sur la poche de mon pantalon, mon porte-monnaie n’y est plus. Il ne peut-être que dans les mains d’une des dix personnes qui sont coincées comme moi dans cette micro-foule. J’annonce la nouvelle à Joanny tout en jetant un regard furtif à toutes les mains qui m’entourent. Joanny répond : « Lequel ?» (traduire par : « lequel que je l’assomme ! »)

 

Quinze secondes après le vol, j’aperçois mon porte-monnaie dans la main d’une vieille dame, sans sommation je le reprends fermement, elle ne luttera pas. Privilège de l’âge elle évite de peu la claque monumentale qui était déjà armée dans mon épaule. Bilan, le vol le plus bref de toute l’histoire de l’Amérique latine et 400 dollars récupérés in extremis. Mais pourquoi tu te baladais avec autant d’argent sur toi ? Ben j’avais l’intention de ramener trois containers de cobayes en souvenir…


Interlude « Comme si on y était » :

Aussi pourris soient les terminaux de bus dans lesquels nous casserons la croûte, ils auront la saveur du maquis corse. Coppa, figatellu et brocciu passu dans le sac à dos, on est pas venus pour bouffer du pain de mie et du fromage plat ! A prononcer avec l’accent corse : « Ayo Joanny, passe-moi le brocciu et recoupe de la Coppa… », le genre de phrases maintes fois répétées durant le voyage, grâce à la « corsitude » de grands-parents bacanísimos !

 

SNB18173


Latacunga c’est aussi le point de ralliement de tous les prétendants à l’ascension du volcan Cotopaxi, l’un des plus hauts et des plus actifs au monde. Un cône parfait culminant à 5897m d’altitude, une vraie montagne de dessins animés qui tous les 50 ans ravage les environs.

 

Joanny ayant renoncé à l’ascension, je tenterai seul de rejoindre le cratère après avoir reculer l’assaut de 24h en accord avec mon guide, pour cause de météo instable. La veille de l’ascension, mon guide se présente avec deux broches à glace de 70cm et une paire de bottes d’alpinisme Millet dont le coût avoisine le montant des rentes pétrolières de l’Équateur, me voilà rassuré,  ce mec là n’est pas venu pour enfiler des perles…

 

Départ en 4x4 pour le refuge José Ribas posé à l’altitude du Mont Blanc. Une heure de piste à travers le parc naturel du Cotopaxi, avachi sur la banquette arrière d’un vieux Toyota, bercé par le tintement des piolets qui s’entrechoquent à l’arrière. Barbe noire, queue de cheval, bonnet rouge de marin et lunette de soleil ronde à la « Léon », notre chauffeur, gérant de l’agence et oncle de mon guide, me cite Ignacio Ramonet et Camilo Torres tout en rattrapant d'un coup de volant les embardées du Toyota, sur une piste de l’altiplano équatorien…

 

On se croirait dans un film dont le personnage principal serait l’un de ces aventuriers révolutionnaires sud-américains… l’archétype, le cliché le plus jubilatoire que je n’avais jamais rencontré !

 

Petite mise en jambe pour arriver jusqu’au refuge. Les sept cordées qui prendront le départ dans la nuit aux alentours de 1h du matin, afin de bénéficier des meilleures conditions de glace, se retrouvent dans la salle à manger, confortable mais glaciale. Fait pas chaud à 4810m d’altitude. Les discussions reflètent les appréhensions de chacun, tous se demandent si ils parviendront au sommet.

 

SNB18197

 

De mon côté seul la météo me préoccupe à une altitude où tout peut changer en 10 minutes. 19h, un repas difficilement avalé, soucieux de ne pas souffrir de difficultés à le digérer, puis tout le monde au dortoir pour cinq heures de sommeil. Les cinq heures, c’est en théorie, en réalité personne ne trouve le sommeil, à peine une heure en ce qui me concerne. Medianoche, les frontales scintillent dans le refuge. Les prétendants au sommet s'équipent en silence. Enfiler des guêtres à minuit dans un refuge des Andes est un tel plaisir que le manque de sommeil est vite oublié.

 

Novice en matière de haute montagne, je suis surpris par l’ambiance qui règne dans le refuge avant l’assaut. Stress, appréhension, les prétendants au sommet sont tendues, inquiets. Rien à voir avec des vacances ou du loisir, ils sont là pour la performance. Personnellement je joue la carte de la sérénité, certains me prendront d’ailleurs pour un alpiniste confirmé, en réalité j’ai juste la chance de ne pas avoir conscience de la difficulté qui m’attend.

 

1h, départ, la lenteur du pas de mon guide est surprenante, à ce rythme là, me dis-je, on en a pour 15 jours. Je suis docilement. La vitesse de progression des cordées est très inégales, on se place en deuxième position, mon guide se retourne et se marre apercevant les frontales déjà loin derrière, d’un air de dire : « Regarde ce qu’on leur a mis ! »


Tout les voyants resteront au vert jusqu’à ce que réapparaisse une instabilité intestinale me poursuivant depuis plusieurs jours. Elle ne me lâchera plus. Ce fut l’adversaire le plus coriace dans cette ascension.

 

5600m, bref sentiment d’étouffement, envie d’arracher l’écharpe et l’attirail pour inspirer goulument, ce qui serait inutile et dangereux. Bon gré mal gré on continue, le jour ne s’est toujours pas levé, l’obscurité devient pesante, au loin Quito est toujours aussi lumineuse. Un vent terrible, des températures polaires, une heure avant d’atteindre le sommet le temps se couvre, les constellations de l’hémisphère Sud disparaissent.

 

SNB18205

 

Les 50 derniers mètres de dénivelée s’apparentent aux deux derniers kilomètres d’un marathon, de la torture. Sur la dizaine de personnes qui tentait l’ascension cette nuit là, sans compter les guides, deux parviendront au sommet, dont moi. Une confirmation, je suis beaucoup plus efficace en montagne que sur les routes asphaltées d’un marathon.

 

Une vingtaine de degré en dessous de zéro, le double en température ressentie à cause du vent, le sommet est dans la tempête, nous y resterons à peine deux minutes et l’appareil photos refusera de fonctionner. Les engelures et l’aggravation de la météo guettant il faut redescendre.

 

Résultat : deuxième et dernière cordée au sommet, 5h15 d’ascension depuis le refuge au lieu des 7 couramment annoncées, 1100m de dénivelé positif, 2h30 de descente et d’affreuses douleurs intestinales. Des statistiques encourageantes. Affaire à suivre.

 

Retour à Latacunga, cassé en deux, la fierté d’un premier 5000 en bandoulière, sieste à l’hôtel de Viola, puis nuit de 12h. Le lendemain départ pour la capitale, Quito terminus du voyage. Quito, charmante bourgade andine, à l’architecture attrayante, et aux multiples petites places. Sur l’une d’entre elle un bar avec une terrasse, un truc quasi introuvable dans ces pays. Rien que pour cela je me rappellerai de Quito. Mise à part cela, un type se fait éclater la gueule au coin d’une rue et des travelos triment sur les trottoirs, on est toujours en Amérique latine, pas de doute.

 

Ainsi s’achèvera ce voyage, beau, intéressant, sportif, fatiguant (70 à 80h de bus cumulées), un voyage, un vrai…

 

Retour à Bogota, chez moi quatre filles dont trois inconnues peuplent mon lit, un reblochon peuple mon congélateur et une bouteille de Ricard le dessous de mon évier… j’ai d’abord cru à une hallucination due à un séjour prolongé en altitude, mais non, c’était juste la communauté française renouvelée qui débarquait en Colombie…

 

Depuis, retour au Rosario, achat d'un vélo d'occas' dans un quartier limite fréquentable et premier cours d'escalade en salle, ce second semestre sera sportif ou ne sera pas !

 

Allez salut et fraternité ! (Au sens propre cette fois-ci)

 

 

Par Maxime
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Recherche

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus